Quand la linguistique éclaire nos stratégies de communication

Par MM Kreutzer, père & fils

Xavier Kreutzer, Directeur du pôle communication digitale, Forward Global

Michel Kreutzer, Professeur émérite (éthologie et psychologie comparée), Université Paris-Nanterre

La linguistique apporte des enseignements pour analyser la communication, non seulement humaine, mais également animale. Et cela nous éclaire aussi sur les enjeux de la communication digitale et l’essor des réseaux sociaux.

Nos manières de communiquer ne sont pas toutes nouvelles, certaines utilisent des méthodes ancestrales. Soyons attentifs et inspirons nous de ces stratégies de communication robustes et efficaces qui ont fait leurs preuves chez bien des animaux.

Ce qu’on fait aujourd’hui en termes de communication fait référence à ce que faisaient des animaux de façon ancestrale. Les travaux d’éminents chercheurs nous montrent en quoi nous pouvons détecter les forces du règne animal et nous en inspirer pour bâtir des stratégie de communication robustes et efficaces.

Les travaux des linguistes Roman Jakobsen et Charles Sanders Peirce fournissent des outils essentiels pour comprendre les mécanismes et propriétés de la communication animale et humaine. En explorant leurs contributions, nous pouvons établir des parallèles éclairants entre les systèmes de signification chez les humains et les animaux.

Pour Roman Jakobsen, figure majeure de la linguistique du XXe siècle, communiquer suppose un contexte, un émetteur, réel ou fictif, un récepteur, un message, un canal de transmission (voix, papier, écran…). Il a identifié six fonctions que le langage assure lors de la communication. A savoir, les fonctions référentielles (à propos de quoi ? / contexte), expressive ou émotive (qui ? / émetteur), conative (à qui ? / récepteur), phatique (par quels moyens ?  / canal), métalinguistique (dans quel langage ? / code) et poétique (dit quoi / message). Ce modèle, détaillé dans son essai « Closing Statements: Linguistics and Poetics » (1960), permet de décrypter les multiples dimensions de la communication humaine. Par exemple, la fonction référentielle est centrée sur le contenu du message, la fonction expressive sur les sentiments de l’émetteur, et la fonction conative sur l’effet recherché chez le récepteur. Nous pouvons considérer que chez beaucoup d’animaux, toutes ces fonctions sont présentes, bien avant le début de l’humanité. Les campagnes de communication s’appuient sur ces enseignements pour plus d’efficacité : transmettre, exprimer une émotion, convaincre, produire un effet esthétique, veiller à l’intelligibilité, créer et maintenir le contact.

Ces critères, appliqués à la communication animale, font surgir des similitudes frappantes. Par exemple, les chants des oiseaux peuvent avoir une fonction expressive en signalant l’état émotionnel de l’oiseau ou une fonction conative en attirant des partenaires potentiels. De même, les signaux d’alerte chez certains mammifères remplissent une fonction phatique, visant à maintenir le contact avec les membres du groupe et une fonction référentielle quand ils permettent de désigner la nature du prédateur, félin, serpent ou rapace.

Charles Sanders Peirce, quant à lui, a développé une théorie des signes ou sémiotique, qui est cruciale pour comprendre la communication au sens large. Peirce a classé les signes en trois catégories : l’icône, l’index et le symbole. Les icônes ressemblent à ce qu’elles représentent, telle l’image d’un cassis sur un panneau routier ou le symbole du Wi-Fi, les index sont directement liés à leur référent par une relation de cause à effet ou de contiguïté, comme par exemple la fumée comme signe indicatif du feu, et les symboles dépendent de conventions sociales pour leur signification comme par exemple la croix rouge comme symbole de l’organisation de secours humanitaire et médical. Ces concepts sont essentiels pour analyser les signaux animaux, qui peuvent souvent être compris comme des index ou des icônes. La fonction symbolique, elle, étant encore l’objet de débats.

Prenons par exemple le cri d’alarme d’un singe face à un prédateur. Selon Peirce, ce cri fonctionne comme un index, car il est directement lié à la présence du danger. En revanche, le langage humain utilise principalement des symboles, comme le mot « feu » qui dépend d’une convention partagée pour indiquer le danger.

Les travaux de Jakobsen et Peirce montrent que la communication animale et humaine partage des fondements communs mais diffère par la complexité et l’abstraction des systèmes de signes utilisés. La capacité des humains à créer des symboles et à utiliser des fonctions linguistiques sophistiquées comme la métalinguistique (réflexion sur le langage lui-même) est une distinction clé. Cependant, en reconnaissant les fonctions et les types de signes dans la communication animale, nous pouvons mieux comprendre leur sophistication et leur adaptabilité.

Les travaux de Roman Jakobsen, Charles Sanders Peirce offrent des lectures complémentaires pour comprendre les enjeux de la communication digitale et l’essor des réseaux sociaux. Le modèle des six fonctions du langage de Roman Jakobsen fournit une analyse détaillée des diverses dimensions de la communication. Les réseaux sociaux sont des environnements où ces fonctions se manifestent clairement. Par exemple, la fonction référentielle, centrée sur le contenu informatif, se retrouve dans les articles de blog et les publications d’actualités. La fonction expressive est omniprésente dans les posts personnels et les statuts où les utilisateurs partagent leurs émotions. La fonction conative est exploitée dans les publicités et les appels à l’action, visant à influencer le comportement des récepteurs. Les interactions sur les plateformes comme Twitter et Instagram, telles que les likes, commentaires et partages, illustrent la fonction phatique, qui maintient le contact entre les utilisateurs. La fonction métalinguistique apparaît dans les discussions sur les hashtags et les mèmes, tandis que la fonction poétique est mise en avant dans les contenus esthétiques et créatifs.

La classification des signes de Charles Sanders Peirce (l’icône, l’index et le symbole) permet de décoder les messages complexes sur les réseaux sociaux. Les emojis et les images fonctionnent comme des icônes, représentant visuellement des émotions et des idées. Les hashtags et les hyperliens agissent comme des index, pointant vers des contenus spécifiques. Les mots et les expressions, souvent chargés de significations culturelles et sociales, sont des symboles. Peirce nous aide à comprendre comment ces différents types de signes sont utilisés conjointement pour créer et partager du sens sur les plateformes digitales. Par exemple, un tweet peut intégrer des emojis (icônes), des hashtags (index) et du texte (symboles), chaque élément jouant un rôle dans la transmission du message global.

La fonction conative de Roman Jakobsen, visant à influencer le comportement des récepteurs, est particulièrement visible dans l’utilisation des réseaux sociaux par Trump. Ses tweets, souvent provocateurs, étaient conçus pour mobiliser sa base, attirer l’attention des médias et façonner l’opinion publique. Les hashtags et les mèmes qu’il popularisait servaient de signes indexés, selon la classification de Charles Sanders Peirce, pointant directement vers des idées et des mouvements spécifiques, renforçant ainsi la cohésion et la mobilisation de ses partisans.

Les travaux de Jakobsen et Peirce nous offrent des outils conceptuels essentiels pour analyser et comprendre la communication digitale et l’essor des réseaux sociaux. Les plateformes de réseaux sociaux ne sont pas simplement des canaux de diffusion d’informations, mais des environnements dynamiques où les signes évoluent et influencent les comportements de manière interconnectée.

Aujourd’hui, notre manière de communiquer s’inspire des comportements ancestraux observés chez les animaux. Les recherches de spécialistes montrent comment l’étude des techniques de communication dans le règne animal peut offrir des insights précieux. En appliquant ces observations, nous pouvons élaborer des stratégies de communication solides et efficaces, tirant parti des méthodes éprouvées par la nature.

Sources

  • Jakobsen, R. (1960). « Closing Statements: Linguistics and Poetics. » In T. A. Sebeok (Ed.), Style in Language (pp. 350-377). Cambridge, MA: MIT Press.
  • Jakobsen, R., & Halle, M. (1956). Fundamentals of Language. The Hague: Mouton.
  • Peirce, C. S. (1931-1958). Collected Papers of Charles Sanders Peirce (Vols. 1-8). C. Hartshorne, P. Weiss, & A. W. Burks (Eds.), Cambridge, MA: Harvard University Press.
  • Peirce, C. S. (1991). Peirce on Signs: Writings on Semiotic. J. Hoopes (Ed.), Chapel Hill, NC: University of North Carolina Press.
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